le projet MiniFlip

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Cela fait plusieurs mois que je reporte la rédaction de cet article. Le projet MiniFlip est pourtant devenu cette année un élément central dans ma pratique pédagogique. Je vais tenter dans ce billet d’en détailler la démarche.

      L’objectif de ce projet tient en une phrase, affichée dans ma classe : « Si tu ne sais pas, demande ; si tu sais, partage ».

      Il s’agit pour les élèves d’acquérir des compétences (qu’il s’agisse de savoirs ou de savoir-faire) solides, durables, et mobilisables sur du long terme. Pour cela, ils doivent apprendre à coopérer, collaborer, revoir leur propre conception du statut de l’erreur, acquérir un vocabulaire riche et précis, partager leurs erreurs et leurs stratégies pour faire en sorte que le savoir devienne un bien partagé, et non uniquement transmis.

      MiniFlip est un projet destiné à permettre aux élèves d’acquérir des compétences mobilisables sur le long terme grâce à la production de contenu numérique. Le cours par et pour les élèves. Une fois que les élèves ont été amenés à comprendre que l’erreur est une étape indispensable dans le processus d’apprentissage, ils peuvent la mettre à profit et la dépasser pour acquérir de manière durable les compétences mises en jeu. Par un processus d’élaboration de contenu basé sur la métacognition, les élèves coopèrent, collaborent, argumentent, justifient et enrichissent leur vocabulaire tout en intégrant de manière pérenne les compétences visées.

     Puisqu’on n’a vraiment compris que ce que l’on est capable d’expliquer, je demande à mes élèves, en fin de séquence, de produire du contenu numérique (capsules, tutoriels, exercices interactifs et cartes mentales) à destination d’autres classes, via une chaîne youtube créée à cet effet.

      A cela rien de nouveau, de nombreux enseignants l’ont fait avant moi, notamment François Lamoureux ou encore Anne Andrist. Mais au cours d’une conversation avec un collègue et ami très proche (il se reconnaîtra  😉 ) auquel j’explique ma démarche, celui-ci me rétorque « c’est super, mais ils le font pour qui ? Parce que si c’est pour toi, ça n’a aucun intérêt ! » (Oui, cet ami n’a pas vraiment de filtre et dit toujours tout ce qu’il pense sans papier d’emballage – je l’aime aussi pour ça). En effet, ça n’avait pas d’intérêt si c’était pour moi. Cela n’en avait pas non plus si c’était pour eux ou pour la classe d’à côté. C’était le cas avant la mise en place du projet MiniFlip. Les élèves regardaient les capsules de la classe parce qu’ils étaient fiers de ce qu’ils avaient produit ou voulaient le partager avec leurs parents. Mais ils ne les regardaient pas pour apprendre, alors que ces capsules étaient produites dans ce but. Il leur fallait une situation authentique par laquelle leur travail devenait effectivement un objet d’apprentissage. J’en ai donc discuté avec mes élèves et l’idée a germé de créer un blog pour des enfants déscolarisés dont ils seraient les professeurs inverseurs. Idée fort intéressante pour eux, puisque la situation de partage de leur contenu devient effectivement utile en terme d’apprentissage, et pour moi puisque la diffusion dans de telles conditions me permet d’exiger de leur part une rigueur qui se justifie d’elle-même à leurs yeux. Il ne s’agit donc plus de partager du contenu numérique, mais de produire des parcours d’apprentissage complets, basés sur l’exploitation et l’analyse des erreurs dans le but de les dépasser.

 

 Étape 1 : le petit alchimiste
     

      En fin de séquence, je propose aux élèves une évaluation sommative destinée à repérer les deux sortes d’experts que je distingue :

– les experts des stratégies sont les élèves qui ont acquis la compétence visée et savent la transposer. Ils savent choisir la stratégie adéquate à utiliser en fonction du problème rencontré.

– les experts des obstacles sont les élèves qui commettent encore les erreurs inhérentes au parcours d’apprentissage. Ils sont les spécialistes des obstacles que tous les autres élèves qui suivront ce parcours commettront. Certains seront plus rapides et les corrigeront immédiatement pendant leur raisonnement, sans même s’en rendre compte, mais ce sont des obstacles attendus et intrinsèques à la construction de l’apprentissage.

      Aucun de ces experts ne peut construire seul un parcours d’apprentissage. L’expert des stratégies est souvent incapable de revenir en arrière pour analyser et verbaliser toutes les étapes de son raisonnement. Comment pourrait-il proposer un QCM alors qu’il n’a aucune idée des erreurs qui pourraient être commises (puisqu’il ne les commet pas ou plus) ni des raisonnements erronés qui se tiennent dans les réflexions des élèves qui les commettent ? L’expert des obstacles quant à lui, ne peut expliquer une stratégie ni indiquer quelle est la bonne. Il ne peut donc enseigner puisqu’il n’a pas encore compris.

      Chacun a donc un rôle précis et déterminant dans la pertinence du parcours proposé et porte un bagde pour s’identifier clairement au sein du groupe.

    

 

 

 

 

      L’association des experts est une alchimie subtile entre les compétences des uns et les raisonnements erronés des autres, tout en prenant en compte les caractères, les affinités ou les antipathies. Et l’alchimiste, c’est moi. C’est donc moi qui détermine les équipes amenées à travailler ensemble pour chaque projet. Parfois, en fonction du nombre d’experts dans chaque catégorie, il faut associer 4 ou 5 élèves au lieu de trois.

      Afin que le travail se déroule dans de bonnes conditions, chaque élève dispose également d’une carte de rôle permettant la gestion du groupe (gestion du temps, du bruit, de la consigne, du temps de parole de chacun, etc…). Chaque élève choisit son rôle lors de la première séance, mais devra en changer à chaque séance suivante.

 

Étape 2 : le laboratoire d’analyses
   

 

      L’étape cruciale de ce projet est l’analyse des erreurs par les élèves. Chaque équipe procède à cette analyse à partir de l’évaluation sommative proposée. Les experts des obstacles doivent expliquer comment ils ont raisonné lorsqu’ils ont commis l’erreur et pourquoi ils pensaient que c’était la bonne réponse. Les experts des stratégies, quant à eux, doivent expliquer pourquoi la stratégie est erronée, quelle était la bonne et pourquoi.

 

      Chaque propos régule le suivant et la manière dont l’expert des obstacles expose son raisonnement conduit l’expert des stratégies à modifier, adapter son propos, l’obligeant parfois à des reformulations successives ou à la modification de son propre raisonnement pour contourner l’obstacle objecté par son camarade.

      C’est une gymnastique mentale coûteuse pour l’un comme pour l’autre. L’effort cognitif est intense et les séances n’excèdent pas 40 minutes en début d’année pour atteindre les 60 minutes en milieu d’année. Ces séances ont lieu avant la récréation et avant l’interclasse, et sont parfois précédées ou suivies d’une dizaine de minutes de relaxation pour garantir aux cerveaux en ébullition le maintien de leur intégrité synaptique.

      A partir de cette analyse, les équipes élaborent un répertoire d’erreurs qui sera la base de travail pour la création des parcours.

 

Étape 3 : la création de parcours  
 
  

 

      Si je choisis les équipes, les élèves, eux, ont le choix du support : tutoriels, capsules, cartes mentales interactives ou enrichies, exercices en ligne (dont ils doivent maîtriser la correction) etc… La condition étant qu’à la fin de l’année ils aient créé tous ces supports au moins une fois.
La première année, je trouvais qu’ils mettaient beaucoup trop de temps pour venir à bout d’une création. Je me lassais, eux aussi, et le projet perdait de son intérêt. Là encore, une simple discussion aura suffi pour qu’ils trouvent eux-mêmes les solutions. Ils m’ont demandé une feuille de route indiquant précisément toutes les étapes nécessaires à la réalisation du parcours, ainsi qu’un délai précis pour le réaliser (deux à trois séances). A charge pour les responsables des consignes et du temps de faire respecter cette feuille de route. Cliquez pour avoir un aperçu.

 

      Dans le cas du tutoriel (ou de la capsule), lorsqu’ils ont choisi la compétence et le support, ils doivent en écrire le scénario. Sur une feuille A4 partagée en deux colonnes, ils écrivent à gauche le texte qui sera lu et à droite ils dessinent grossièrement ce qui apparaîtra à l’écran. Ils travaillent généralement par trois : un qui tracera les figures, un qui lira les explications et le troisième qui filmera. Le storyboard, cependant, s’écrit à plusieurs mains et ne peut m’être proposé à la validation que si tous les membres du groupe y ont participé et ont écrit à tour de rôle.

      Une fois le synopsis écrit et validé, les élèves utilisent les tablettes de la classe pour réaliser leur production avec les différentes applis à leur disposition (AdobeSpark, photo, iMovie ou autre). Pour enregistrer sans trop de désagréments sonores, ils investissent tous les espaces disponibles : la bibliothèque et le couloir notamment.

      Leur production est présentée à la classe pour être validée ou améliorée en fonction des remarques des autres élèves avant d’être mise en ligne sur le blog MiniFlip.

     

 

 

 

 

 

 

      Les élèves créent également des exercices en ligne de type QCM avec LearningApps. Bien entendu, comme pour toutes les autres créations, le travail se fait d’abord sur feuille.

 

 

 

 

 

 

      Pour proposer une réponse juste et des réponses erronées, ils doivent réfléchir aux types d’erreurs qui pourraient être commises (en se basant notamment sur le répertoire créé à partir des erreurs commises par les experts des obstacles) et proposer pour chacune de ces erreurs une phrase d’explication précise pour guider l’élève qui se tromperait. Cette phase est assez complexe car elle requiert une grande maîtrise de la notion, une compréhension fine du statut de l’erreur dans le processus d’apprentissage, et un vocabulaire suffisamment précis ou rigoureux pour en faire part. Mais il ne s’agit pas d’un prérequis : c’est même l’un des objectifs du projet.

      Un parcours complet est composé d’une capsule (ou d’un tutoriel s’il s’agit d’un parcours de géométrie), d’une carte mentale ciblant les points clé à retenir, et de plusieurs QCM faisant chacun appel à une compétence précise.

 

      Je suis très exigente en ce qui concerne la précision. Les trois garçons que vous voyez juste en-dessous de la feuille de route ont dû reformuler inlassablement leur phrase pendant 20 minutes pour passer de « Pose l’équerre sur le segment. » (oui, dans ces cas-là, je suis trèèèèèèèèèèès bête, je pose l’équerre sur le segment comme je veux tant qu’on ne me dit pas comment le faire de manière précise) à « Pose l’un des côtés de l’angle droit de l’équerre sur le segment »… Ouf !

Mais en milieu d’année, les élèves rompus à ce genre d’exercices s’imposent eux-mêmes cette rigueur sémantique. La preuve…

 

 

 

      Bien sûr, lorsque cette rigueur fait défaut, je les guide à travers des questions ou des exemples en évitant de leur apporter la réponse (cela peut parfois durer un certain temps mais j’estime que c’est bien plus efficace).

 

Étape 5 : la diffusion
   

 

 

      Lorsque tous les groupes ont terminé leurs productions et qu’elles ont été validées par la classe, le parcours d’apprentissage est mis en ligne sur le blog dédié qui a été mis en place l’an dernier. Voici un exemple de ce que cela peut donner.

 

 http://blogs17.ac-poitiers.fr/miniflip/category/mathematiques/geometrie/

 

      Les élèves testent souvent chez eux ou en classe les exercices réalisés et me signalent parfois des erreurs que personne n’avait remarquées. Ils sont fiers de partager leur travail avec leurs parents, et des retours qu’ils peuvent avoir sur Twitter ou lorsqu’ils reçoivent des notifications LearningApps leur indiquant que leur exercice a dépassé les cent vues.

bilan

 

      L’intérêt pédagogique de ce projet réside dans ce simple fait : je n’enseigne pas aux élèves ce qui est juste, je leur demande de pointer le faux et d’expliquer pourquoi c’est faux. L’innovation ne réside pas dans l’utilisation par les élèves de tablettes et d’applications en tous genres (même s’il est vrai qu’ils y ont recours pour faire vivre ce projet, nous avons commencé avec mon smartphone et ma tablette personnels), ni dans l’autogestion d’un blog ou d’une chaîne youtube, ni dans leur capacité à appréhender les règles de la diffusion sur Internet et de la propriété intellectuelle. Elle réside dans le fait de demander à des élèves de dix ans de prendre le temps de penser, de réfléchir à leurs processus de réflexion, d’analyser leurs stratégies et de les verbaliser en utilisant le vocabulaire le plus précis possible, pour pouvoir ensuite justifier leur pertinence ou leur caractère erroné.

      Le fait de placer les élèves en posture d’enseignants les amène à structurer leur pensée de façon cohérente et compréhensible pour les autres.

      Ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand j’entends les élèves crier « chouette ! » lorsqu’on commence un nouveau projet ; lorsque la sonnerie de la récré retentit mais que personne ne bouge et qu’ils me supplient de « rester pour finir » quand je les pousse vers le couloir. Mais ce qui me fait penser que ce pojet peut être efficace pour les élèves, c’est d’entendre cette fillette de CM2 à la scolarité difficile expliquer à un camarade que « mangeoire c’est un nom commun parce que tu peux mettre un déterminant devant, donc ce n’est pas le verbe manger » ou que « non, ce n’est pas celui-là le plus grand parce que tu as oublié de compter le nombre de chiffres » ; ou cet autre qui déclare en recevant une notification « cent vues » : « Ah mais en fait, mes erreurs, elles ont servi à quelqu’un ! » Ce qui me rend le plus fière, c’est d’entendre toute la journée dans ma classe des élèves de dix ans qui justifient inlassablement leur point de vue par des rappels de règles ou de stratégies au lieu de parler plus fort que l’autre pour avoir raison (soyons honnêtes, il y en a à qui leurs pairs sont obligés de le rappeler aussi régulièrement…).

Il faut faire confiance aux élèves. Ils sont capables de bien plus que ce que notre ego ou nos a priori veulent bien nous laisser croire.

      Grâce à ce projet, les élèves ont acquis, en plus des compétences disciplinaires attendues, des capacités réflexives et langagières qu’ils ont pu transposer dans toutes les disciplines. Ils ont développé une exigence et une rigueur lexicale qui ont enrichi les écrits qu’ils produisent. Leur capacité d’argumentation et de justification a nettement apaisé le climat de classe et amélioré leur capacité d’écoute et la communication entre pairs. De plus, l’objectif de départ, à savoir l’acquisition de compétences disciplinaires mobilisables sur le long terme, me semble atteint. Les exercices de réactivation des notions sont mieux réussis lorsque ces notions ont fait l’objet d’une production de contenu.

 

9 Responses

  1. pffff
    Bonsoir
    Grand bravo pour ce partage et la richesse de ce projet… Je retrouve un peu de l’esprit pmev, fin des années 90 😉
    Merci
    JM

  2. Une superbe idée ! Le concept est juste génial et les petits profs vont bien apprendre !

  3. Beau travail de la maîtresse, puisqu’elle fait travailler… les élèves. Je crois que je vais m’inspirer de ce projet pour améliorer les compétences linguistiques de mes élèves en langue étrangère.

  4. Emilie Rhino

    Bonjour,

    Je suppose que pour ne pas faire surchauffer les cerveaux, toutes les notions ne sont pas traitées de cette manière… quelle est proportion ?

    Comment choisis-tu les sujets (est-ce toi qui les choisis d’ailleurs, ou ce sont les élèves?)?

    Merci beaucoup, et j’espère être capable d’en faire autant un jour!!!

    • Soledad Garnier

      Bonjour,
      Environ 1/3 tiers des notions sont traitées de cette manière. C’est moi qui choisis les compétences, en fonction de ce que les élèves ont acquis ou non. Je choisis également des notions qui regroupent plusieurs compétences de manière à balayer le plus largement possible les programmes.

  5. Ma mère a trouver toute votre capsules jénial

  6. Un grand bravo et surtout merci de partager tout ceci avec nous.
    Je réfléchis depuis un bon moment pour mettre tout ceci en place dans ma classe. En fait, c’est un article paru dans la classe sur ton travail m’a déjà fait beaucoup cogiter et progresser ! J’ai commencer à me lancer l’an dernier et je vais essayer d’aller plus loin cette année…
    Encore merci.

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